Jour 3

Écrit par Graziella Végis.

Aujourd’hui, 9h30, on est encore plus nombreux au café rituel. En effet, on accueille Sylvette, philosophe qui doit nous parler ce matin de la philosophie et des enfants.

On commence tout de même, pour ne pas perdre les bonnes habitudes par un échauffement sur le plateau tous ensemble. 7 groupes de 3 personnes, sur le plateau, une personne qui se laisse manipuler par les deux autres. On dirait des crabes géants qui s’agitent en silence au passage de l’eau le matin sur le sable. Puis petite détente des yeux, et une série de Yessa Haissa de plus en plus vite, et MMMMMMMMM , mains jointes, voilà tout le monde est réchauffé, la philosophe aussi.
On prend alors place sur le gradin du spectacle Moitié/ Moitié installé en espace de conférence réunion, Sylvette est face à nous, paper board, stylos, et boite à questions précieusement posée sur un tabouret haut.
Elle nous explique l’intérêt d’animer des ateliers philosophiques avec des enfants, elle dit bien avec les enfants et non pour les enfants. La philosophie, les ateliers, ou plutôt les conditions d’écoute et d’attention qu’ils supposent, aident à reconstituer du lien ou à l’augmenter, ce lien trop souvent absent ou déficitaire dans notre société.
Elle raconte qu’ils aident à se construire, à se reconstruire en faisant circuler, les questions dans les différents étages de la maison, de la moi-maison : le moi cave (étage des pulsions), le moi social (l’étage de la famille, des parents des frères et sœurs, du groupe, des autres ) et le moi grenier (l’étage de l’imaginaire, des héros et héroïnes, l’étage où l’on se projette dans un univers au dessus du réel).
Être enfant, c’est une épreuve avec des obstacles à franchir. L’atelier philosophique révèle à l’enfant une chose essentielle, celle qu’il est un interlocuteur qui a la même valeur que les autres. On est dans un groupe, on appartient tous à une communauté de chercheurs.
L’atelier philosophique est un espace où l’enfant a la possibilité de se questionner. Où trouver aujourd’hui la possibilité de se questionner quand on est un enfant ? A l’école ? Dans sa famille ?
Ça bouillonne dans les cerveaux, on entend les questions se cogner derrière les paupières.
A quoi reconnaît-on d’abord une question philosophique, interroge Sylvette en s’appuyant sur un questionnaire où sont listées des questions. Exemple : Comment trouver un premier travail ? Pourquoi travailler ? Sur quelles preuves scientifiques s’appuie la théorie de la dérive des continents ? Ne faut-il tenir pour vrai que ce qui peut être prouvé ? Quel a été le prix de vente du tableau « les tournesols de Van Gogh ? Tout peut-il s’acheter ? Les émissions de débat télévisées sont-elles de vrais dialogues ? A quelles conditions un véritable dialogue est-il possible ?
Pas besoin d’avoir fait des études secondaires pour reconnaître celles qui ont une portée philosophique! Les réponses fusent, tout le monde est vite d’accord, ce sont celles qui ont une portée universelle, qui requièrent une argumentation, argumentation qui aboutira certainement à d’autres questions, à plusieurs réponses, et peut-être pas à des vérités.
Et voilà, Sylvette nous a conduit à donner une définition de la philosophie sans même que l’on s’en apercoive. Serions-nous des philosophes ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on se sent d’un coup, vraiment appartenir à cette communauté de chercheurs. Merci Sylvette.
Dernière épreuve de la matinée, il faut trouver des questions auxquelles on va essayer de répondre cet après-midi, dans les conditions d’un atelier philosophique tel que le pratiquent les enfants.
Deux questions sont retenues : « Qu’est-ce que je fais du fait que personne ne vit ni ne meurt à ma place ? » et « Les enfants sont-ils des artistes ? »
Pause déjeuner avant de se lancer, c’est nécessaire. L’équipe du théâtre a dressé la table dehors, au soleil, il fait un temps magnifique, on se sent vraiment bien ici. Au menu, blanquette de dinde riz pomme de terre, salade fromage et fruit.
Après le café, retour sur le plateau pour un petit échauffement avant le grand exercice.
On est tous en rond autour du coin lecture, Sylvette tout en nous donnant les consignes installe le rituel de l’atelier. C’est important pour les enfants (pour les adultes aussi).
On doit pour la première question, faire part des réflexions qu’elle nous évoque. Pour prendre la parole, il faut se munir du bâton de parole, un seul pour tout le groupe, ça oblige l’écoute. Sylvette se met en retrait et nous laisse l’entière direction. On entend la pensée se mettre en route. Nombreux sont ceux qui se lancent dans l’expression de cette pensée. On sent la concentration, le travail intérieur qui s’opère, l’écoute attentive, le respect de la parole de chacun. Cela dure dix minutes, sur la première question, on parle de solitude, de destin, de sa place dans le monde, de ses angoisses de mourir dans la solitude, c’est fort, c’est intense. Christophe filme tout cela et à la projection, on verra bien dans les regards, les petits gestes, les attitudes, la sincérité des propos, on sentira vraiment cette bulle dans laquelle on se trouvait, toujours ce sentiment d’appartenir à cette communauté de chercheurs.
La deuxième question sera abordée dans un atelier de type dialogue. Sylvette est là, en animatrice, elle ne fera que recentrer la discussion sur la question. On est tous dans des convictions, et là on s’aperçoit que c’est plus difficile d’écouter et de s’ouvrir à d’autres avis.
Intéressant vraiment de voir, de sentir les différences d’écoute, les attitudes plus offensives, les envies de convaincre avant d’entendre, car sur cette question on avait déjà tous plus ou moins une réponse. Problème d’élaboration de la question, nous dira Sylvette, il aurait fallu passer plus de temps pour décider déjà de la pertinence philosophique de cette question…
Un vrai métier…
Il faut ramener Sylvette au train, elle remonte à Lille. Pendant ce temps, Christophe qui nous a préparé des tirages de toutes les photos prises hier, nous demande de choisir entre 20 et 30 images, à découper et à assembler par paire, pour donner naissance à une nouvelle image, en vue de réaliser une séquence d’animation.
On prépare en somme, le travail de demain.

Graziella