Jour 1

Écrit par Graziella Végis.

9h 30 ce matin, ils sont 12 au rendez-vous, je dis ils même si il y a une majorité de femmes, à vrai dire 11 sur 12, un seul homme, mais c’est quand même le masculin qui l’emporte, c’est une règle grammaticale, elle s’applique même dans le milieu de la petite enfance,
le mistral est aussi au rendez vous.

Isabelle, Paolo, Christophe, de Skappa !, Yves, Fred, Audrey, Corinne, Patrice, Michèle, Lauriane, Cyrille, Jean Pierre, Patrice, du théâtre du Revest nous accueillent, café, thé croissants et pains au chocolat (pour Isabelle) tout frais, pain, beurre et confiture, comme à la maison.

Petit topo sur pourquoi on est là aujourd’hui, chacun se présente, les éducateurs – là encore il y a plus d’éducatrices que d’éducateurs, mais c’est la règle-, des assistantes, des directrices, des animatrices, Martine, Dominique, Katell, Pascale, Enis, Brigitte, Françoise, Paulette, Mireille, Cécile, Cathy, Pascale, et avec eux (c’est encore la règle) dans leur tête, les tout petits qu’ils accompagnent au quotidien…

Echauffement, réveiller les corps, se réchauffer, mains actives à suivre avec le regard, respirer, petites tapes et massages doux, surtout pas dans le creux des coudes ni dans le creux des genoux…

Deux groupes, un avec Christophe le photographe et un avec Isabelle et Paolo. On va travailler sur l’asymétrie, ces petites choses pas parfaites qui font toute la différence, dans son corps, mais pas seulement…
Ecrire ses différences, décrire son corps, ses imperfections, ses déséquilibres…
Faire des gestes, rythme, amplitude, répéter, rapide, ample, on a des grands bras, bouger dans l’espace en même temps, pas le même point de vue, choisir un point dans l’espace, on y reste le plus lentement possible, choisir trois mots, dire les mots, fort, chuchoter, tordu, popeye, touffu, décalé, écarté, penché, posé, la rencontre face à face, allonger le pas…

Pause pipi, boire un verre d’eau, évoquer gardes occasionnelles et mi-temps… temps nécessaire à l’ordinateur pour emmagasiner les photos prises par l’autre groupe, temps nécessaire pour passer de l’ombre du plateau à la lumière du studio photo improvisé derrière le rideau…

Christophe explique, constituer une banque d’images, une banque de portraits…
faire correspondre une intention, celle du photographe avec l’intention que le modèle donne (ça se complique drôlement !)…
jouer avec la moitié du visage, l’autre moitié dans l’ombre, jouer avec la lumière, portrait serré, intention franche, expression du visage, je tremble c’est une horreur dit la personne derrière l’appareil photo, je veux bien une main, l’autre, tourne un peu le pouce vers toi reprend-elle péremptoire, fait l’oiseau, elle est trop belle finit-elle satisfaite
jouer avec les ombres, bien au milieu, bouge pas, on éteint un projecteur, yeux fermés, moitié d’image, chercher l’intention toujours…
on a tout le côté à la lumière du projecteur qui chauffe, et quand on a les yeux fermés on ne pense plus qu’à ça, bouge pas, coucou, est-ce que tu aimes les fraises, saisir ce qui cloche, les yeux en l’air…
Pause déjeuner
Lapin canard spaghettis, parmesan ou gruyère, c’est bon, c’est chaud, ça fait du bien, c’est calme, la tramontane a rejoint le mistral, café

Et c’est reparti…
Au petit coin lecture comme à la crèche, coussins rouge, lumière du jour, tapis douillet, lecture des premières pages de « L’enfance de l’art » de Elzbieta : « L’enfant et l’artiste habite le même pays. C’est une contrée sans frontières. Un lieu de transformations et de métamorphoses. Les mots y vivent en vrac, se quittent ou se rassemblent en troupeaux de hasard. Les chats y abandonnent des sourires en croissant de lune dans les feuillages. Les objets oublient leurs contours, s’ajoutent une ombre, changent d’usage, puis se fractionnent encore et forment des images nouvelles. Les reflets, le brouillard, la lumière y manifestent la solidité des gisements minéraux. Le fond et la forme s’échangent leurs places. Tout s’interpénètre et se sépare. Tout fait sens et mérite examen… »

Retour dans le noir du plateau, une sélection parmi les 300 portraits pris ce matin, défile sur un écran géant en fond de scène. Deux moitiés de deux visages, il n’y a plus de volume pour laisser croire les visages entiers…il faut jouer avec ces moitiés de visages, aller chercher un détail avec une feuille de papier blanc, il faut attraper la lumière devant le projecteur, se déplacer du fond vers l’avant, capturer un détail ne plus le lâcher, se rencontrer, dire les mots, lire son texte écrit le matin, faire se rencontrer les détails, les rapprocher, les éloigner, les agrandir, les rétrécir, c’est magique, c’est OOOH !!, oui dit Paolo, ça c’est intéressant…
Trois portraits composés chacun de deux moitiés de visages différents, six personnes sur le plateau, on choisit une bouche, et on dit sourcil touffu, et on recompose des visages en échangeant les rôles, puis tout le monde se retrouve sur le plateau, se passant les feuilles blanches pièges à détail, refaisant les gestes du matin, petits gestes, grands gestes, de plus en plus rapides, de plus en plus lents, puis lumière… c’est fini pour aujourd’hui.

Graziella.