Qu'est-ce qu'on fait, là ?

Écrit par Fred Kahn.

Quand Sylvette Ego croise la route de la compagnie Skappa !

La Maison des Comoni, située au Revest-les-Eaux, ne se contente pas de programmer des spectacles. Ce Pôle Jeune Public travaille simultanément sur les multiples liens qui se tissent entre l’enfant et la création artistique. Isabelle Hervouet et Paolo Cardona (compagnie Skappa), avec la complicité du centre ressource du Théâtre Massalia, mène ainsi sur place une série de stages et de rencontres pour mieux cerner cette enfance de l'art.

Sylvette Ego, philosophe et sociologue, est intervenue dans le cadre de ces journées de réflexion. Le groupe qu'elle a rencontré ce jour-là était majoritairement composé de femmes motivées, des professionnelles de la petite enfance (personnel de crèche, d’école maternelle, responsable de la programmation jeune public dans une commune…) qui cherchent à comprendre le sens de leur métier. Un groupe d'une dizaine de personnes qui vont traverser plusieurs séances est ainsi en train de se constituer.

 
Le sujet de son histoire

Cette démarche entend croiser réflexion et pratique artistique. Et concrètement, l’échange intellectuel est mis en écho avec l’expérimentation artistique. Puisque ces moments concernent autant le corps que la pensée, tout commence par un échauffement, par quelques mouvements d’assouplissement. Le groupe fait donc connaissance et, avant de prendre langue, prend physiquement contact avec l'espace et avec les autres. Ensuite, chacun se rassoit. Un cercle ouvert se constitue autour de l’interrogation lancée par Sylvette Ego : " Qu'est-ce qu'on fait, là ? Comment en est-on arrivé là ?".

Les participants sont alors invités à remonter le long de leur parcours de vie. Reconvoquer son enfance peut-il nous aider à mieux cerner l'adulte que nous sommes devenus ? D'autant plus ici, où les adultes présents se sont justement donnés comme vocation l'accompagnement de la petite enfance. Sylvette Ego avance dans son raisonnement : "Qu’est ce qui vous a amené à faire ce métier ? Qu’est ce qui dans notre enfance la plus profonde explique que nous en soyons là aujourd’hui ?"  Quand on accueille un enfant, on accueille forcément un morceau de soi-même. "En quoi se reconnaît-on en lui ? En quoi se perd-on en lui ? Dans quelle mesure représente-t-il une part de nous-même que nous avons perdu en route ?" Bref, quel rôle joue réellement l’enfance dans notre devenir ? Sylvette Ego demande alors à chacun de revenir sur ces premiers moments de vie déterminants. Elle sait parfaitement où elle veut en venir : "Nous sommes le produit d’une histoire, d’une injonction, de projets que nos parents projettent sur nous… On est anticipé… On se prélève d’un magma de sensations". Avec tous ces matériaux hétéroclites, il nous faut "devenir sujet de notre propre histoire". 

 
"Comment je me souviens de moi ?"

Dans cette Recherche du temps perdu, comme chez Proust, il n’est pas question de raconter sa vie, mais de puiser dans son expérience intime matière à produire de l'universel, "à faire lien à l’endroit où justement on pensait qu’il n’y en avait pas". La démarche n'étant pas égocentrique, elle rencontre une écoute bienveillante. "Ce que l’autre dit me parle de moi".

La tentative de formulation de cette matière en grande partie émotionnelle, donne ainsi à penser. Et parce qu'elle se construit à la lisière de la fiction, elle éclaire aussi les correspondances aveugles qui unissent pratiques de vie et pratiques artistiques. La relation à la création émerge comme une évidence ; la création devient un principe de vie. "On se crée. On se réapproprie petit à petit ce que l’on est". Sous cet angle, on fait forcément de sa vie une œuvre, "chacun avec sa palette de couleurs".

Une condition essentielle pour ne pas gâcher le résultat ? Ne pas prétendre tout maîtriser. « En quoi est-on acteur ? En quoi subissons-nous ? Comment chacun exprime-t-il ce qu'il est et comment chacun se réapproprie l’expérience des autres ? A-t-on suffisamment de ressources pour ne pas être envahit par le projet des autres ? Comment cette solidité-là doit-elle se reconstruire constamment ?".

 
L’appareil à construire 

La construction de soi passe bien sûr aussi par l’apprentissage, la transmission. Or, certains enfants ne trouvent pas au sein de leur environnement familial suffisamment de "contenants" pour se construire. Le dialogue entre ressources intérieures et extérieures peut vite tourner à la cacophonie. Alors, "le monde entier devient menaçant".

Quels sont les fondamentaux pédagogiques, s'interroge Sylvette Ego ? Apprendre à lire, à écrire, à compter ? Seulement ! Ne faudrait-il pas aussi se familiariser, dès le plus jeune âge, avec bien d'autres matières, par exemple la philosophie et les arts ? En tout cas, Sylvette Ego pense qu'il faut prendre son temps et surtout "ne pas vouloir faire trop et trop vite". Elle n’est absolument pas adeptes des systèmes qui construisent des enfants-bolides, formule qu'elle emprunte à Francis Imbert[1]. Des enfants "qui ne sont plus en contact avec eux-même". Elle parle au contraire de la confiance que l’on nous fait et que nous faisons aux autres en retour, de ce Parcours de la reconnaissance, asymétrique, non fusionnel et pourtant mutuel, décrit par ailleurs par Paul Ricœur[2]. Un double principe du donner/recevoir qui est le fondement même de toute relation de reconnaissance, de tout échange entre les êtres.

 
Un concours de circonstance ?

Ce travail de co-construction est toujours à recommencer. Imaginons notre "moi-maison", avec ses étages, ses niveaux de consciences, ses paliers et ses chambres pas toujours très bien entretenus, ses cloisons jamais parfaitement étanches. "Les différents niveaux qui constituent notre moi devraient s’articuler… Il est important de jouer avec ses peurs, avec les frontières entre le réel et l’imaginaire". Sinon…

Qu'est ce qui nous pousse à faire de notre vie une course d’obstacles et une lutte sans fin ? Ce n’est pas parce que l’on ne sait pas où l’on va que l’on est condamné à se tromper de route. Pour s'engager sur le chemin le moins mauvais possible, commençons par admettre qu'aux deux bouts, à la naissance et à la mort, il y a de l'impensable. Mais entre ces deux points, des trajectoires existent, avec des étapes et des cycles. Comment interpréter ce destin ? Toutes les alternatives ne se valent pas. Il y a des visions déterministes : "C’était tout tracé ; je n’y suis plus rien". Ou l’illusion inverse :  "Je me suis fait toute seule. Ce fantasme de l’auto-engendrement". On oscille ainsi entre "la tentation de l'impuissance et celle de la toute puissance". Sylvette Ego, par manque de temps, ne peut qu'effleurer, la question du libre-arbitre, du hasard, de la politique et de la morale… L'essentiel est d'enclencher des processus. "Il ne faut pas faire à la place de l'autre". Cette posture est essentielle dans la relation à l'enfant. "Nous devons l'accompagner, mais ni penser, ni agir à sa place. On se fait une idée trop faible des véritables ressources de l'enfant. Il faut lui permettre de prendre conscience de sa réalité. C'est à lui de puiser, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de son être, de quoi avancer". En somme, on ne cesse de devenir ce que l'on est. Mais jamais seul. Il semblerait bien que nous soyons "tissés les uns avec les autres, dans le même courant vital".

 

Fred Kahn


[1] Francis Imbert, L'impossible métier de pédagogue ; Paris, ESF, 2000

[2] Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance ; folio essais, 2005