Quand les bébés vont au théâtre

Écrit par Fred Kahn.

Le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, et Pascale Mignon, psychologue et psychanalyste, s'appuient sur leur pratique professionnelle pour repenser la relation qui unit l'art et le tout jeune public. Ils sont notamment auteurs d'un livre écrit en commun, Les bébés vont au théâtre, dans lequel ils analysent les conditions de la rencontre entre le théâtre et les enfants.

Un débat public, proposé par le Groupe de Travail Jeune Public du Théâtre Massalia, avec Isabelle Hervouët et Paolo Cardona de la compagnie Skappa !, a permis de vérifier que la mise en œuvre de ce lien demande beaucoup de délicatesse et de générosité. Mais l'engagement n'est ni vain, ni à sens unique.

Pourquoi rapprocher le plus tôt possible les enfants de l'art ? Patrick Ben Soussan, et Pascale Mignon sont catégoriques : La finalité de ce premier contact n'est pas thérapeutique, ni même pédagogique. Dans le livre qu'ils ont écrit ensemble, Les Bébés vont au théâtre, les deux « psys» écartent d'emblée toute tentative d'instrumentalisation de l'art. Le théâtre vient nourrir un long processus de structuration psychique et physique : « Il est pour tout enfant une merveilleuse boîte de bricolage, un infini jeu de construction qui permet le détournement et la recomposition de ses paysages externe et internes, réels et psychiques ». Mais pour autant, il ne s'agit pas de guérir ou d'éduquer, juste d'accompagner le tout petit dans son cheminement, dans son devenir. Pourquoi l'enfant serait-il exclus d'un mode de connaissance qui va l'aider à prendre conscience de son « individualité sociale » * ?

L'adresse aux enfants engage la responsabilité de l'adulte. Les tout-petits ne parlent pas. L'artiste est bien obligé de prendre la parole à sa place. Mais à quelles fins ? Là encore, les risques de malentendu sont grands. Le théâtre n'a pas pour fonction de nous réconforter, il est au contraire une entreprise du doute. Le spectacle dévoile à la fois l'altérité irréductible et notre part d'humanité commune. Chaque spectateur plonge en lui-même, mais avec les autres à ses côtés. Le tout petit ne maîtrise pas encore tous ces processus d'humanisation, il est pourtant entièrement engagé dans cette voie. Lui proposer du théâtre ne signifie donc pas le divertir, mais au contraire utiliser la puissance symbolique et la force de l'imaginaire pour l'aider à structurer sa relation au monde. « La créativité est la force motrice du développement humain », rappellent alors Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon.
Le théâtre nous aide à comprendre qui nous sommes. Encore faut-il ne pas se tromper d'adresse. Les auteurs martèlent : « Ce n'est pas parce qu'il s'agit de petits enfants qu'il faut écrire de petites œuvres ». Au contraire ! Prétendre œuvrer pour le tout jeune public oblige à développer une écriture dépouillée et imagée, un langage des sensations certes, mais qui met autant en branle les fonctions réflexives. « L'artiste exerce un énorme travail sur soi et pour un autre que soi. Et c'est un vrai plaisir, une vraie chance, pour l'enfant de se voir offrir d'œuvrer à soi », ajoutent encore les deux auteurs. Comme le prouvent les spectacles de la compagne Skappa !, un spectacle jeune public doit aussi parler aux grands. Il est conçu avec une extrême exigence, est porté par un véritable propos et offre toujours plusieurs niveaux de lectures. Isabelle Hervouët, metteur en scène et actrice, insiste sur cet échange qui n'est pas à sens unique et nourrit fortement en retour l'artiste. « Les réactions des enfants sont des repères de jeu. Des fils invisibles se tendent avec chacun d'entre eux. Dès la première minute, nous devons trouver comment nous apprivoiser mutuellement. C'est une façon de se reconnaître les uns les autres. Et ce jusqu'à la fin du spectacle, le glissement vers la vie quotidienne qui commence à refaire surface... »

Alertez les bébés ?
Le regard que nous portons sur les enfants n'est pas neutre. Il est la traduction de nos désirs, de nos aspirations, mais aussi de nos peurs et de nos fantasmes. D'ailleurs, le statut de l'enfant n'a cessé d'évoluer au fil des siècles. Il a longtemps été considéré comme un être imparfait, une simple étape à franchir. Il ne deviendra un être social qu'au XIXe siècle et une personne au XXe siècle, notamment grâce à l'avènement de la psychanalyse. Nous savons désormais que les différentes représentations et projections de l'adulte ne sont pas sans effet sur l'enfant. Le bébé est baigné dans cet environnement, il interagit avec lui. Il est bien obligé de devenir, au moins en partie, ce que nous attendons de lui. La science n'a cessé de progresser dans la connaissance des différents stades de l'évolution de l'enfant. Mais chaque nouvelle découverte débouche sur de nouvelles interrogations. Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon s'entendent pour affirmer que dans les premiers mois, le bébé est essentiellement un être d'émotion et de fusion avec son environnement. « L'émotion est la langue natale de l'enfance ». Il va petit à petit prendre conscience de son individualité et de la présence des autres. Ce travail de séparation renvoie à l'un des fondements du théâtre, la fameuse mise à distance par la fiction. Comme l'a si bien dit Peter Brook : « au théâtre, "comme si" est la vérité ».

Les deux auteurs mettent bien sûr des limites. A quoi bon précipiter les choses et exposer un nouveau né à des formes spectaculaires dont le sens et la portée vont complètement lui échapper ? Il n'est pas question non plus de confronter l'enfant à un langage trop passionné qui ne lui parlera pas, à des formes trop violentes qu'il ne pourra pas mettre à distance, « car elles s'adressent à un autre en soi qu'il va mettre quelques années à découvrir ». Les créations pour les jeunes enfants répondent à des contraintes spécifiques de durée et de rythme et tiennent compte des capacités d'attention et de concentration de ces derniers. Mais pour autant, les thèmes, le contenu, sont-ils si différents ? L'enfant doit lui aussi et très vite se familiariser avec l'absence, la séparation, la solitude, apprivoiser ses peurs, se jouer de l'ombre et de la nuit... L'enfant n'est pas épargné par l'existence. Il n'est pas un être à part. Il a droit de Cité. « Pourvu que jamais n'existent des théâtres pour bébé ».
Fred Kahn

Les Bébés vont au théâtre de Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon. Ed . Erès ; 2006.

* Qu'est ce que le théâtre ? de Christian Biet et Christophe Triau. Ed Gallimard ; 2006

 

[Texte 2]

Le lieu du rapprochement entre l'enfant et l'art
Proposer un spectacle dans une crèche, n'est pas un acte anodin. Cet événement s'anticipe avec les artistes, les professionnels de l'établissement et les programmateurs...

Le jeu est bien une affaire très sérieuse. Il aide l'enfant à découvrir son espace intérieur tout en entrant dans le monde des autres et dans le langage. Ce trajet est complexe, jamais univoque et parfois inconfortable. La dimension ludique est essentielle, mais elle n'a pas pour fonction de nous sortir de nous-mêmes, au contraire, le recours à l'imaginaire donne corps et consistance à un réel qui, par ailleurs, nous échappe constamment. Le théâtre permet de signifier les peurs et les angoisses suscitées par toutes ces questions sans réponse. Loin de les éluder, il les pose en commun. « Nous voudrions proposer de comprendre le théâtre à l'adresse du tout jeune public comme générateur d'un trouble salutaire pour la réinscription de la question culturelle au cœur même du social et du politique », affirment ainsi Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon. Or, le mépris relatif dans lequel est maintenu le théâtre jeune public est révélateur du peu de cas que notre société accorde à l'autonomie des individus, à leur capacité à être créateur de leur vie. Comment ne pas mettre en regard le peu de visibilité accordée à ce type de création et la prédominance des discours de contrôles, des stratégies qui visent à rentabiliser, à canaliser les parcours des individus par des approches purement fonctionnelles ? L'éveil des enfants est une priorité ? Et pourtant Patrick Ben Soussan et Pascale Mignon nous rappellent que les budgets consacrés au théâtre jeune public n'ont cessé de diminuer depuis le début des années 80.

Devenir spectateur
Pourtant, se confronter au théâtre n'est pas un événement sans conséquence. Surtout, la première fois, surtout pour un tout-petit. L'enjeu est de taille : « Accompagner un bébé au théâtre, c'est lui offrir une autre présentation du monde dans lequel il va prendre place. Comme dans sa vie, il n'en sera pas seulement un spectateur : ce qui se jouera devant lui sera aussi source d'invention et de création qui vont le concerner et l'habiter ». Cet imprévu qui va surgir, il doit apprendre à le gérer. Un spectacle qui débarque dans une crèche provoque forcément du changement. « Nous troublons la vie des lieux dans lesquels nous intervenons, reconnaît volontiers Paolo Cardona, codirecteur de la compagnie Skappa ! La vie des tout- petits est habituellement très réglée, très encadrée. Il est important de bousculer un peu le rythme de la crèche pour éviter que la routine ne s'installe ». Aux professionnels qui encadrent l'enfant de permettre à ce moment singulier de s'insérer dans le rythme quotidien de la journée de garde. « Notre présence s'anticipe et se prépare avec les professionnels de la crèche, ajoute Isabelle Hervouët, l'autre artiste impliqué dans la compagnie Skappa ! La structure qui nous produit et nous programme a aussi un rôle essentielle à jouer ». Le cheminement doit être conjoint et l'enrichissement mutuel. La découverte du spectacle se fera en commun et c'est la communauté ainsi constituée qui lui donnera toute sa puissance. L'enfant a besoin de l'adulte pour devenir spectateur. Et l'adulte, en retour, comprend à quel point ce statut de spectateur est précieux et fragile.

F.K.