Gilles Clément et la compagnie Skappa !

Écrit par Fred Kahn.

Isabelle Hervoüet et Paolo Cardona de la compagnie Skappa ! ont lentement fait germer un événement spectaculaire en deux parties : In 1 et 2, soit une installation plastique et sonore et un spectacle. Cette double proposition a été nourrie par la pensée de Gilles Clément, paysagiste botaniste et militant du jardin planétaire. La rencontre, organisée par le Pôle jeune public de la Maison des Comoni, entre l'ingénieur de la nature et les deux artistes ne pouvait être que fertile.  

La pratique du jardinage ne cesse de s'étendre. Alors même que la ruralité recule et que l'urbanisation s'intensifie, de plus en plus de gens veulent cultiver leur bout de jardin. Cet acte correspond forcément à une prise de conscience écologique. Très pragmatiquement, cette pratique d'autoconsommation alimentaire est loin d'être anecdotique, surtout pour des foyers modestes. Cette économie d'autoproduction n'a pas d'impact sur la croissance telle qu'elle est calculée par le Produit Intérieur Brut, pourtant, elle est de celles qui donnent de la valeur et de la grandeur aux gestes de nombreuses personnes, que les indicateurs de la croissance n'ont pas prévu d'inclure. Jardiner apparaît alors comme une démarche d'autonomie et d'affirmation de soi. C'est aussi un acte de socialisation, de bon voisinage. Il faut une terre, mais pas forcément des propriétaires. Au jardin privatif répond bons nombres de jardins, familiaux ou ouvriers, collectifs, pédagogiques... En somme, les jardins ouvrent sur une autre approche de l'urbanité. Dans beaucoup de villes, dévorées par l'hyper spécialisation des fonctions et des usages, ils représentent les derniers espaces de croisements et de rencontres. Ils permettent d'inventer des stratégies de contournement. De multiples expériences alternatives fleurissent ainsi dans des espaces en friche, au pied des immeubles ou dans des quartiers. Elles témoignent de l'incroyable inventivité des hommes pour déjouer les systèmes coercitifs.

 

La totalité du monde

Gilles Clément propose d'ailleurs d'envisager le jardinage comme une philosophie de la vie, une manière d'habiter et de faire sa place dans le monde, dans un écosystème en constante évolution. Pour ce paysagiste humaniste, le jardin est un apprentissage et une école de la tolérance où la mauvaise herbe, espèce non désirée et non voulue, se révèle être parfaitement nécessaire, où l'on apprend à respecter les comportements vagabonds de la nature, les différents cycles de germination, les cheminements incertains de la faune et de la flore. Cultiver son jardin, c'est en quelque sorte prolonger dans la matière organique et végétale un processus d'humanisation pour l'étendre à l'univers tout entier. "Le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde" (Michel Foucault in Des espaces autres). Le jardin n'est plus un espace clos et étanche. Comme nous, il ne peut échapper à l'interdépendance et à l'interconnection. Nous croyons le circonscrire derrière des clôtures alors même qu'il nous déborde de toute part. Comme l'explique si bien Gilles Clément : « Tout communique... Les papillons, le vent, les graines et même les gens se moquent des enclos... Le jardin, au lieu d'être limité au petit espace que nous maîtrisons, est désormais placé dans les limites de la biosphère ». A l'heure de la mondialisation et de la globalisation, la planète s'est terriblement rétrécie. Elle nous apparaît désormais dans sa globalité et dans toute sa fragilité. Ce lopin de Terre commun à toute l'humanité, il serait temps d'apprendre à en être les jardiniers. Espérons avec Gilles Clément que seule l'ignorance nous pousse à maltraiter ainsi notre environnement. Quelle autre raison aurions-nous à détruire notre "jardin planétaire" ? Cette terre avec laquelle nous avons destin lié, soyons cultivés avec elle, ou ne nous étonnons pas des terribles réactions de violence qu'elle produit en retour.

 

Le souci des délaissés

Ce jardin planétaire est on ne peut plus complexe et plurielle. Le moindre morceau de matière organique nous confronte à un vertige infini. C'est, sans doute, ce qui fait dire à Gilles Clément : « L'écologie est une pensée avant d'être une action... La réalité du jardin planétaire se présente comme un système double où chaque élément de vie, concrètement saisissable est prétexte à la vie tout entière, virtuellement saisissable ».

Par paresse ou par peur de cette complexité, nous avons tendance à chercher à uniformiser et à simplifier à l'extrême. Nous construisons des catégories tellement rigides qu'elles en deviennent opaques et au lieu de nous donner accès au réel, elles nous le dissimulent. La diversité ainsi attaquée et niée se réfugie dans des interstices. Ces jardins-là n'ont pas été programmés. Au contraire, ils apparaissent dans les entre deux d'une urbanisation qui prétend tout maîtriser. Un « tiers paysage » qui pousse aux marges, dans les friches, les dents creuses, en lisière des bois, le long des routes et des rivières et dans tous les recoins oubliés par la culture de masse. Ces délaissés de la planification à outrance finissent par devenir des réserves de vie. Gilles Clément nous invite à ne pas être effrayés par cette profusion. Dans ce « Tiers paysage », la nature respire, se régénère. Il représente même « le futur biologique ». Il procède d'une véritable nécessité : laissons l'entropie faire son œuvre : elle n'est pas destructrice et au contraire génère une incroyable diversité. Ce que nous appelons le désordre et l'insécurité ne sont en fait que des stratégies de survie dynamiques. Si on les accepte, la coexistence en retour est non seulement possible, elle peut être joyeuse... et finalement apaisée.

 Le lieu de l'invention possible, situation active

Les artistes sont sensibles à ces chemins de traverse. Pas étonnant donc si Isabelle Hervouët et Paolo Cardona, de la compagnie Skappa ! ont construit leur dernier spectacle, In 1 et 2, avec à l'esprit la pensée de Gilles Clément. Ils ont mis en œuvre leur tiers paysage imaginaire. Dans ce potager-là, chacun récolte ce qu'il est venu chercher. Il suffit de semer sans a priori sur ce qui va germer. Et d'être patient et confiant. Le jardinier est incarné par Isabelle Hervouët dont le visage change comme le temps, parfois maussade, parfois même en pluie, mais le plus souvent ensoleillé. Quant au jardin, il a sans doute à voir avec celui de notre enfance. Il était plus sauvage qu'innocent. Les traces qu'il laisse dans nos esprits sont des images polyphoniques vives, des traits de peinture et des ombres jetées sur du papier qui poussent ou grimpent, se fanent et germent à nouveau un peu plus loin avec d'autres matériaux et d'autres formes... Ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres... Décidément, le jardin est un spectacle digne de ce nom. Pas un ornement, un art de vivre. « C'est parce que nous avons bien interrogé le ciel que nous pouvons nous enraciner sur la Terre. C'est parce que nous avons bien interrogé la Terre que nous pouvons y enraciner la vie. C'est parce que nous avons bien interrogé la vie que nous pouvons nous y enraciner » (Edgard Morin).

 Fred Kahn